seule
extrait de "Parle moins fort" elfy ka. (2002)
SI J'ÉTAIS SEULE...

Si je vivais seule...
(Je m'immisce en elle, je m’invente pour qu’elle se sente moins seule, je m'insère pour être plus vivant, pour qu’elle résiste encore plus fort...)
Si je vivais seule... je ne ferais rien pour m’en sortir, personne ne me surveillerait et ne saurait.
Ce serait très bien comme ça. Je veux dire, personne ne sait déjà vraiment comment je vis à ce jour, alors seule, n’en parlons pas.
Qui m’a déjà demandé comment je vivais?
Personne.
(C’est vrai. Personne. Je devrais parler... )
Non silence! Tu es mon silence. Tu es Il, mon silence.
(Je suis tes mots, ton imagination, Il, ton silence...)

Si j’étais seule je n’hésiterais pas à suivre celle qui vient de croiser mon regard comme une promesse d’invitation suivi de
"et plus si affinité".
Je veux plus! ... car il y a affinité.
(Prends des risques, décris celle qui vient de croiser ton regard. Je suis tes maux, ton rêve, ta peur, Il, ton affinité, tes sens, ton silence...)
Si j’étais seule, je chercherais l’affinité avec n’importe quel être humain vivant, juste comme ça pour passer le temps, pour me remplir et croquer la vie à pleines dents et pour trouver du réconfort.
Cela me suffirait, ce serait très bien comme ça.
Si j’étais seule je ferais un parfait personnage de Régis Jauffret, capable de faire de sa vie une longue promenade sans but et sans le moindre instinct de survie véritable, qui se terminerait par une rencontre finale avec la mort.
Après avoir écrit toute une vie.

Si j’étais seule, je ne vivrais pas dans le marais et je n’aurais pas autant de privilèges...
(Tu n’es pas seule! je suis tes mots, je suis tes grands carreaux, je suis tes soupirs, ta plume, ta conscience, je suis ton ami, je suis ton silence... Je suis ton vomi. Qui est “Elle”? )
Elle me dit;
- Non mais attends, je crois que tu n'te rends pas compte!
Ça va pour toi, c’est la belle vie quand même... T’as signé avec une super maison de disques, tu as reçu une avance incroyable, ton premier album est dans les bacs, tu vis dans l’un des quartiers les plus branchés de Paris, t’as un Producteur!
Depuis quand les chanteuses écrivent maintenant, de quoi tu te plains?
(Qui est “Elle”?)
Mais je ne me plains pas Connasse, je m’exprime!
(Bien lâché! )
Je sors de mes pores, de mon ventre et de mon cul tout ce qui pourri en moi, comme une matière nauséabonde qui empesterait mon toit, que je viderais et abandonnerais en pleine ville, devant tout le monde, rien que pour que ça sente moins fort chez moi!
Que je parle moins fort?
(Elle va partir, elle est nerveuse, elle pleure... elle écrit, c’est déjà bien. Écris plus fort!)
Qu’est ce que tu sais de moi hein?... Rien. Et que je parle moins fort?
Je n’écris pas pour les autres, pour la vérité, pour passer le temps. J’écris pour moi!
Je me déverse pour moi, je me répends pour moi et c’est très bien comme ça.
(Tu n’es pas seule, moi je suis là, je suis ta défense, ta conscience, ta résistance! Écris plus fort...)
Je fais ma Christine Angot et c’est très bien comme ça, et j’adore ça et si cela ne vous plaît pas... arrêtez vous là!
Ce sera très bien comme ça. “Il” est où?
(Je suis là, avec toi. C’est très bien comme ça.)

Si j’étais seule je ferais des petits bouquets de fleurs ramassées dans les jardins publics, celles qu’il est interdit de cueillir!
(C’est vrai, c’est interdit, mais je suis ton silence, ta démence, tes points d'exclamations, ta folie. Je suis ta protection aussi...)
Je le ferais quand même car je déteste plus que jamais qu’on m’interdise;
de parler trop fort au restaurant,
de pleurer,
de ne pas savoir me contenir,
de ne pas me tenir,
de ne pas avoir un vrai métier, une bonne situation,
de me tordre les chevilles dans la rue,
d’être dyslexique,
de ressembler à ma mère,
de me poser des questions,
de chercher de l’affinité avec n’importe qui,
de trouver TOUT très bien comme ça,
d’être compliquée,
de ne pas vendre assez de disques,
d’être jeune et fraîche,
d’aller voir une analyste,
d’écrire.
De ramasser des fleurs dans les jardins publics....
(Je suis ton espace, ta récréation, je suis ton audace, ton imagination...)
Alors je ramasserais ces fleurs interdites et chaque bouquet mettrait de l’harmonie dans mon logement qui serait fonctionnel et grand comme un mouchoir de poche.

Si j’étais seule, j’allumerais la télévision et écouterais en même temps un disque pour que, de l’extérieur, les autres entendent résonner une vie. La mienne...
(La notre...)
Je passerais mon temps à me faire les ongles de pieds, à m’épiler scrupuleusement les jambes et comme les femmes disent
- le maillot- je déteste ce mot.
Je laisserais intacts, pour m’en faire des tresses, mes dessous de bras et non pas - aisselles- que je déteste aussi.
(Je suis tes fautes, ton rythme, je suis tes mots qui vont trop vite.)
J’enregistrerais des conversations, dans les cafés parisiens, que j’écouterais le soir en rentrant pour que les voisins aient l’impression qu’un jeune couple vient de s’installer.

Si j’étais seule je demanderais l’heure aux passants mille fois si cela me chante et je ne mangerais rien,
ce serait très bien comme ça.
Rien manger, ce serait pour me laver du temps, des sons et des mots, que je ne dirais pas.
J’écrierais toute la journée, je me vautrerais dans mon language, sur mes cahiers, avec un plaisir de folle, je plongerais dans un monde sans parole, pour ne plus dire de mots qui ont du son et de la chance de sortir de moi, pour ne plus les libérer et les laisser s’envoler sans restriction, pour me nourrir de lettres et de si grands silences, dans du douillet de sourde, dans un confort de muette, pour ne plus à avoir à parler moins fort...
(Je suis ses mots sans son, ses cahiers, sa folie, son prolongement, ses journées sans parole et son plaisir de folle, son imagination.)

J’inventerais des romans érotiques et dramatiques, puis pour changer, je rédigerais des thèses sur des sujets que je m’imposerais.
-Le rôle de la guillotine au 18 ème Siècle,
-Freud et l’inceste,
-L’automutilation chez les adolescents ou encore le Sadomasochisme au quotidien...

Si j’étais seule j’apprendrais par coeur le nom des quatre cents morts qui ont vu leur tête tomber sous les doigts agiles du bourreau Anatole Deibler, je réciterais les répliques d’Hystéria à haute et intelligible voix comme si l’on venait me voir jouer, un soir de Février, au théâtre de la ville, accompagné de son papa;
“Je ne peux rien pour toi!"

Je me tailladerais, avec une paire de ciseaux ou un couteau, l’avant bras gauche, pour faire divertion, quand toi, “Il”, ne serait plus assez fort, quand je n’écrirais plus assez fort, quand je ne parlerais plus assez fort et que tout serait trop lourd, quand je ne pourrais plus tenir, faisant passer mes marques pour les griffes d’un jeune chat.
Les armes blanches sont devenues mes amies;
comme moi elles sont froides, silencieuses et déterminées. Déterminantes.
(Je ne suis pas responsable; je suis son espace, ses maux, son secret. )

Si j’étais seule je ne partirais pas cinq fois par an à Londres ou bien New york et je n’aurais pas à ma disposition trois mille livres, cinq mille CD, plusieurs centaines de DVD et quelqu’un pour me prendre chaque soir, avant de se coucher, dans ses bras.
Car je ne vis pas seule...
(Elle ne vit pas seule... je suis son espace, ses lignes, sa préférence, son silence!Personne ne peut rien contre moi car elle ne s’arrête pas... elle écrit, elle grifonne, elle gribouille, elle dessine même parfois, alors je deviens feutre, papier cançon, bout de chiffon...)

Si ma tante en avait je l'appellerais mon oncle, je ne vis pas seule et c’est très bien comme ça.
(Ménage à trois.)

E.K