quand_je_seraisac1sac2

(Je ne sais plus vraiment quand elle a commencé. Elle a pris un stylo, un jour, puis elle a écrit...)

Quand je serai grande, je m'occuperai des défunts et j’aimerai ça!
Grâce à mes tours de magicienne je permettrai aux familles en deuil de garder chez eux leur être cher, dans des conditions d’hygiène maximales.
Des conditions d’hygiènes maximales.
Forte des mes cours d’esthéticienne de beauté en tout genre, appris pour "Madame", j’effacerai du visage des pauvres disparus les stigmates de la mort, d’un coup de pinceaux à maquillage.
(“Madame”, elle en a écrit des pages sur “Madame”, tout d’une traite comme ça, sans gommer, sans rayer, “Madame” c’est venu comme ça. Mais pas maintenant, plus tard. Vous lirez plus tard. Il y a tellement de choses de toutes façons. Tellement de choses dans sa tête qu’elle écrit. Je suis silence. Je suis son silence. Alors vous lirez “Madame” plus tard...)
J’aimerai mon travail, quand je serai plus grande, j’aimerai être dans le silence des défunts. J’aimerai être auprès d’eux.
Dans leur silence. Pour changer un peu de silence...
Quand je serai grande je me rendrai au funérarium pour préparer mes nouveaux amis.
(Tu n’as pas peur?)
Je n’ai pas peur, contrairement aux autres, les vivants, qui ne m’adressent plus du tout la parole depuis que je fais mon métier
-thanatopractrice- Ils pensent que la mort est contagieuse...

(Tu es thanatopractrice?... Maintenant c’est sur, tu es thanatopractrice et tu rends beaux les morts!)

J’arriverai toujours à l’heure avec mes mallettes de maquillage, puis une fois que le nom ou le numéro raccordé au défunt me sera dévoilé, j’irai le chercher dans sa case réfrigéré. Après l’avoir tiré de son tiroir, je découvrirai la nouvelle forme humaine que j’ai à restaurer. Mon nouveau client.
(Je suis tes mots, tes rimes, tes espaces. Je suis ta folie, ton silence, ton intelligence. Ton imagination. Je suis ton imagination...)

Cela doit-être terriblement excitant d’ouvrir une case pour en extraire une housse en plastique blanc sans en connaître le contenu...
Comme les jeux de “tirette”!
(Tu aimais aller à la tirette; le mystère, la curiosité. Écris plus fort pour te rappeler...)
-1- Mettre 1 francs dans la fente.
-2- Choisissez votre rangé.
-3- Tirez d’un coup sec la tirette.
-4- Récupérez votre surprise.
Femme?
Homme?
Vieille femme, jeune homme?
Mort naturelle? Corps accidentés, opérés? Connu de moi?...
Certaine prostituées attendent parfois des vies entières de tomber un jour sur leur père ou leur frère. Moi je n’ai pas de frère et papa joue aux cubes en bois avec moi sur son dos, le soir quand il ne rentre pas trop tard.

(Il est évident qu’elle cherche à brouiller les pistes, elle cherche à se rassurer, mais papa ne joue plus aux cubes en bois, elle est bien trop grande maintenant, et depuis longtemps. Elle écrit, c’est plus fort. Plus fort qu’elle. Alors parfois elle se disperse, on lui dit de faire un plan, on lui dit de faire attention aux fautes de syntaxe! Tu écris, c’est courageux. Tu écris quoi? Mais, fait un plan et attention aux fautes de syntaxe, on lui dit aussi. Planifier ce qu’elle écrit, c’est impossible. Alors elle a 5 ans, elle en a 25 une ligne plus loin. Quelle importance? Je suis là pour restructurer un peu. Rassurer les faiseurs de plan et les fauteurs de syntaxe.)

Femme? Homme? Connu de moi? Chaque fois que j’ouvrirai doucement la fermeture éclaire pour découvrir le nouveaux visage dont je dois m’occuper, mon coeur me pincera très fort.
Aujourd’hui je dois aller voir trois morts. On m’a déjà donné leur identité;
un homme à son domicile,
une femme
et un accidenté de la route.
Moto.
Le contact avec la mort me fait du bien...

(Tu es thanatopractrice... Maintenant c’est sur, tu es thanatopractrice et tu rends beaux les morts. Plus jeune, les petits oiseaux déjà... Maintenant tu écrits, et tu prépares les morts pour leur dernier voyage. Moi je retranscrit... Tu me laisse tous ces mots, toutes ces visions, toutes ces peines, cette imagination. Je suis ce TOUT. Tu n’as plus d’amis. La mort est contagieuse.
Alors tu écris. Des pages et des pages encore... )

*extrait de PARLE MOINS FORT. elfy ka