(Je ne sais plus vraiment quand elle a commencé. Elle a pris un stylo, un jour, puis elle a écrit. Elle est attaché à moi, dans sa tête, elle ne peut pas faire autrement. Elle écrit c’est plus fort. C’est plus fort qu’elle. Elle doit écrire et écrire encore. Elle s’attache. Elle s’agrippe comme elle tirerai sur le bras de quelqu’un. Sur le bras de papa?
Elle s’attache, elle s’accroche. Alors je m’entasse, je me rajoute, et des pages, et de l’encre, et des pensées.
On dit que c’est courageux... Elle fait ça comme ça.
Je suis son prolongement, sa manière de s'étendre, de se répandre.
Beaucoup de gens lui demandent ce qu’elle écrit, d’autres trouvent qu’elle devrait parler plutôt que de vivre dans le silence...
Ce qu’elle écrit?
Elle dira que c’est un Roman. Elle est fatiguée. Ce sera plus facile de dire que je suis un roman. Le fruit de son imagination.
Je suis son imagination.
Alors elle est là, face à moi, elle pianote et glisse sur moi chaque jour un peu plus. Comme un soulagement.
Elle se soulage. Elle ne peut pas faire autrement. Elle doit écrire et écrire encore. Maintenant c’est foutu, elle pense qu’elle ne pourra plus arrêter, c’est devenu trop dangereux.
Arrêter... d’écrire.
Trop dangereux.
C’est comme ça.
Je suis coupant, vital, dangereux.
Pour elle je suis tout ça, coupant, vital, dangereux et pourtant si indispensable. Elle sourit, elle aime, elle pense, elle pleure, elle rêve, elle se réchauffe, elle ment, elle chante, elle danse, elle crie, elle mange, elle part, elle range, elle vomi, elle tombe, elle touche, elle respire, elle marche, elle dort...
elle parle moins fort...
Maintenant.
Elle fait très attention. Au restaurant. Dans la rue. Au téléphone. Chez elle. Elle fait très attention.
Parler moins fort.
Doucement.
Alors elle écrit. On dit que c’est courageux. Beaucoup de gens lui demandent ce qu’elle écrit...
Elle dira que c’est un roman. Le fruit de son imagination. C’est beaucoup mieux comme ça. Je suis ses mots, je suis son brouillon, je suis ses phrases, je suis son espace, je suis son temps, son silence, sa musique, je suis sa part, je suis sa page, son imagination.
Je suis son imagination...)

Moi, quand je serai grande, je serai thanatopractrice.

(Elle ne sait pas le dire. Tha-na-to-prac-trice. Alors elle écrit ce mot qu’elle aime. Elle ne sais pas le dire. Elle est dyslexique, "société générale- sécurité sociale". C’est plus fort. Plus fort qu'elle. Elle ne sait pas le dire. Elle s'emmèle. La langue. Voyelles. Mélange de voyelles. Dans sa tête mélanger les mots. Trop de maux. Alors elle écrit...)

Je serai thanatopractrice! Je dessine sur mes cahiers des squelettes, des tibias. Je dessine des os, de beaux os intacts, lisses, rendu blancs parce-que je les ai fait bouillir à la casserole, même que maman n’est pas d’accord quand j’utilise celle pour le chocolat chaud. Je n’aime pas le lait chaud. Je préfère faire bouillir mes os. J’aime les os. Je n’aime pas le lait chaud...
Mon estomac se retourne quand je bois du lait chaud. Alors maman m’a dit;
- je vais t’en offrir une, rien que pour tes os, d’accord? Une casserole rien que pour tes os. Tu seras contente?
Quand je serai grande, je serai contente car j’aurais une casserole rien qu’à moi pour tous les ossements que je récupérerai dans le nid de quelques oiseaux nocturnes ou dans les restes festifs
d’ “amis” carnivores.
Je fais les poubelles. Mes mains dans les restes. Je ramasse les restes. Je ramasse les os.
Je les observe, je réfléchi.
(Quand elle réfléchit tout s'arrête!)
Chercher la blancheur parfaite, retrouver la pureté d’origine, passer tout à la casserole, rendre beaux et observer...
Dessiner, sur mes cahier, la pureté d’origine. Garder les os. Dans ma casserole.
Quand je serai grande, j’apprendrai le traitement mystérieux qui retarde le processus inéluctable de la décomposition d’un corps... mort.
Le processus inéluctable de la décomposition d’un corps mort.
Dans le jardin du quartier de “la pie”, j’enterre avec l’aide de ma soeur "la p'tite Charlotte", les oisillons que le vent fou et sans scrupule fait s’envoler à tout jamais. Leur petit corps tou récent, dénué de poils, tombe inerte sur le bitume, boom, comme le bébé, tombe inerte donc, comme de la matière molle.
Je peux sentir sous mes doigts tous leurs os broyés.
(Tu sentais sous tes doigts tous leurs os broyés...)
Un nouveau coup de vent et voici le petit dernier qui s’écrase. Il est violet à cause de l’énorme hématome qu’il représente maintenant.
J’ai du sang dans la main. Il est encore chaud...
Je vais chercher une feuille de papier toilette, dans les cabinets glacés de la maison, et je lui fabrique avec, une sorte de combinaison thermique. Il faut le protéger. Sa peau est presque transparente, je vois des veines, des ombres, c’est étrange au touché on dirait du poulet pas cuit.

*extrait de PARLE MOINS FORT. elfy ka

when_i2